Pouvez-vous nous parler de votre dernière création,  Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète ?

Au point de départ de tous mes travaux, il y a le réel. Je travaille sur la façon d’agencer le réel, de faire fonctionner deux réalités ensemble, de tisser des liens entre des gens, des récits, des histoires. Le rapport au récit est important. Je raconte des histoires qui sont arrivées à des gens et j’essaie de voir comment mettre telle ou telle partie du récit dans un écrin.

Pour Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, je suis parti à la rencontre de gens qui ont dû quitter leur pays, d’une part parce que ça résonne avec ma propre histoire, d’autre part parce que c’est ça qui m’intéresse : comment, à un moment donné, tu décides de tout laisser, de partir. Les témoins que j’ai rencontrés ne sont pas tous partis à cause de la guerre, ou de révolutions réprimées ou de tous les événements qu’on connaît, même si la plupart sont issus du Moyen-Orient et ont traversé tout cela. La cause principale de leur départ était en tout cas qu’ils ne pouvaient pas être qui ils étaient là où ils étaient nés, soit de par leur convictions politiques, artistiques, soit de par leur orientation ou « identité » sexuelle.

J’ai rencontré une trentaine de personnes. Je suis allé à Beyrouth et à Athènes. Ce sont un peu les portes d’entrée de l’Europe, c’est là où tu attends de savoir ce qui va advenir de toi. J’ai passé un mois et demi là-bas et j’ai récolté des histoires de traversée, des histoires d’amour, des histoires de torture, des histoires à la fois dures et belles.

Ces histoires, on va les donner à entendre dans une forme d’oratorio. Je travaille avec Lucien Gaudion qui compose toutes mes musiques. Pour moi, le texte, c’est 30% du travail. Après, il y a la composition musicale, qui vient soutenir ces textes. C’est la musique électro-acoustique qui habille la voix. J’ai voulu mettre la musique en avant et ne pas être prisonnier du sens. Il y a ces quatorze acteurs qui prennent en charge ces récits à la première personne, parfois deux en même temps, parfois trois, quatre… Il y a beaucoup de paroles perdues – ça c’est une notion qui est importante pour moi, parce que les témoignages que j’ai récoltés sont une partie infime de milliers, de millions d’histoires. Ce que les gens m’ont raconté, ce sont des parties de vies, et moi ce que j’en retiens, c’est encore une partie ; on est donc dans une sorte de fragmentation à l’infini. Il n’y a aucune raison que la parole que j’ai retranscrite parvienne intégralement au spectateur. Oui, il y a de la parole perdue. On travaille sur le son, sur le mixage : à chaque fois, il y a une voix qui vient devant, parfois une autre la rattrape, parfois il y a deux récits en même temps. Le spectateur a toujours besoin d’être dans une écoute active, pour choisir vers quel récit il va aller. Souvent, les gens ferment les yeux, j’aime beaucoup ça. Je ne parle pas de mon travail comme d’une mise en scène, car ça demande une sorte d’annulation de la scène. Mais évidemment qu’il s’y passe des choses… on est dans un dispositif où le moindre mouvement devient ainsi très spectaculaire.

propos recueillis par Natacha Borel

 

 

 

 



un projet de Gurshad Shaheman
création son Lucien Gaudion
scénographie Mathieu Lorry Dupuy
création lumière Aline Jobert
dramaturgie Youness Anzanze
assistant recherche et mise en scène Alexandre Chardaire
chorégraphies et costumes Angèle Micaux
production déléguée Les Bancs Publics / Festival Les Rencontres à l’échelle

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